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Premiers vaccins : une injection d’espoir

L’enjeu de la campagne vaccinale, dont le démarrage est programmé en janvier 2021 avec 1 million de doses, sera d’abord de protéger les plus vulnérables contre les symptômes graves de la covid-19


Publication : 07/12/2020
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Leurs noms semblent tout droit sortis d'un univers de science fiction,  mais non. Le BNT162 de Pfizer-BioNTech, le mRNA1273 de Moderna et le ChadOx1 d’AstraZeneca font les gros titres depuis la mi-novembre car ces trois candidats vaccins contre le virus SARS-COV2 seront les premiers à être déployés sur les populations dans les prochaines semaines. Les résultats de phase 3 de développement clinique, au cours de laquelle sont évalués l’efficacité et l’inocuité d’un vaccin, ont été rendus publiques et affichent des taux de réussite remarquables. Ces données, révélées par communiqués de presse, n’ont néanmoins pas encore fait l’objet de publications scientifiques et les détails des études échappent donc même au regard de la communauté des chercheurs. En attendant, les laboratoires arborent des taux de protection de plus de 90% contre une forme sévère de la covid-19. Cela correspondrait aux observations réalisées sur plusieurs dizaines de milliers de volontaires de nationalités variées, en majorité adultes et en bonne santé. 

Car les études ont exclu pour le moment les personnes avec un système immunitaire amoindri, comme c’est souvent le cas chez les personnes les plus âgées ou souffrant de pathologies chroniques ou avec des risques de complication importants. C’est pourtant ce profil de personnes que la Haute Autorité de Santé appelle à vacciner en premier. « Compte-tenu du nombre limité de doses produites et distribuées aux pays qui en ont fait la demande suffisamment à l’avance (en France via un mécanisme de mutualisation européenne des commandes, au prorata de la taille des population), la vaccination initiale sera logiquement proposée en priorité à un public limité », explique Cécil Czerkinsky, directeur de recherche Inserm à Université Côte dAzur. Il semble donc logique de cibler en premier lieu les personnes les plus à risque de développer une forme sévère de la Covid-19 « Il s’agira des personnes à haut risque d’exposition, en premier lieu les personnels soignants les plus âgés ou les individus fragiles, comme les personnes âgées, celles souffrant d’une pathologie chronique ou présentant des comorbidités  (par exemple une insuffisance cardiaque, une insuffisance rénale chronique, une insuffisance respiratoire chronique, un cancer, un diabète, de l’obésité) », précise celui qui est aussi l’ancien Directeur Général Adjoint et Chef de la Division R&D de l'International Vaccine Institute. 

Les études concernant les trois premiers vaccins mis sur le marché en France ont par ailleurs choisi de recruter des candidats à la vaccination n’ayant a priori pas été au contact du virus de la Covid-19, ce qui correspondrait en moyenne à la situation de 95% de la population française. Les états n’ont donc pas hésité à passer commande et se préparent à lancer une première campagne de vaccination en janvier 2021. Le plan de vaccination de la population française, lui, devrait se dérouler en trois phases, pour s'étaler jusqu'à l'été 2021. Or, sachant que bien souvent il faut une dizaine d’années pour mettre un vaccin sur le marché, la population s’inquiète des effets secondaires ou du principe vaccinal déployé et serait majoritairement opposée à l’injection. Pourtant, « les risques éventuels sont les mêmes que ceux de vaccins ayant un développement classique plus long, mais aussi parfois plus court, comme avec le vaccin grippal saisonnier, dont l’innocuité et l’immunogénicité, c’est-à-dire le pouvoir de stimuler les réponses immunitaires, sont établies sur un nombre restreint d’individus sans données d’efficacité », rappelle Cécil Czerkinsky. 

 

Effets secondaires et risques liés à la nature des vaccins

 

Les effets secondaires sérieux les plus fréquents, connus, s’avèrent par ailleurs apparaître dans les minutes suivant l’injection. Ils pourraient donc être pris en charge immédiatement. Il s’agit du choc anaphylactique ou de l’oedème de Quincke, dont la fréquence est de l’ordre de 1 pour 10 millions de doses de vaccin. « On les retrouve pour un grand nombre de médicaments et sont heureusement rarissimes », souligne le chercheur de l’IPMC, qui travaille en étroite collaboration avec le CHU de Nice. « Ensuite, il existe des effets secondaires qui peuvent être sérieux et assez rares, détectables dans les 40 jours qui suivent l’administration de vaccins. C’est la raison pour laquelle on requiert un délai de suivi de 60 jours après le déploiement d’un nouveau médicament. Enfin, il y a les effets secondaires encore plus rares, dont on ne peut prédire ni la nature ni l’incidence exacte. Ceux-là ne pourront être objectivés que par les activités de pharmacovigilance pratiquées, pour être appréciables, à l’échelle de la population générale. Ils peuvent varier d’un type de vaccin à un autre et là, en effet, on n’a pas assez de recul pour en parler », raconte Cécil Czerkinsky.  

Cécil Czerkinsky

L’autre inquiétude répandue dans la population concerne la nature même des vaccins. Là où d’ordinaire on pointait du doigt la toxicité des adjuvants, on se méfie désormais des vaccins élaborés à partir de matériel génétique. « Ce que l’on sait, c’est que les vaccins ARN et ceux utilisant un ou deux vecteurs viraux de type adenovirus sont déjà auto-adjuvantés, c'est-à-dire qu'ils possèdent dans leur structure des motifs accroissant la puissance immunisante du vaccin. Nous savons également qu'ils ont un profil d’innocuité à court (jours) et moyen (3-4 mois) terme acceptable après deux injections administrées à trois ou quatre semaines d’intervalle », déclare le vaccinologue. Mais le fait que le vaccin introduise dans notre corps du matériel génétique de virus est-il risqué ? « On peut se représenter les vaccins à adénovirus comme un cheval de Troie », propose Cécil Czerkinsky. Ils utilisent un virus dont on sait qu’il n’est pas virulent chez lhomme ou bien qu’on a atténué artificiellement, pour emmener avec lui un message génétique. « Il entre dans le noyau des cellules permissives délivrer ce message, pour ensuite prendre la forme intermédiaire d'un ARN, avant d'être traduit en protéine (un antigène de covid-19) en utilisant la machinerie cellulaire. C'est à ce moment-là qu'une réaction de défense immunitaire sera déclenchée, contre la proteine de COVID-19 synthétisée. Ces virus à ADN ne se répliquent pas, y compris dans les cellules du sujet vacciné, mais leur destinée suivra celle de la cellule et ils mourront seulement avec elle », illustre le vaccinologue.

Les ARN messagers, en revanche, ne pénètrent pas dans le noyau qui contient l’ADN des cellules humaines. « En plus, ils sont beaucoup plus fragiles que lADN, quon peut même faire bouillir sans le détruire. C’est pourquoi un vaccin à ARNm nécessite d’être congelé. Il aura une demi-vie dans la cellule extrêmement courte et va se dégrader très rapidement, tout en ayant eu le temps de générer une quantité suffisante de protéines adjuvantées pour stimuler le système immunitaire. Ceci étant, nous n’avons pas assez de recul pour en dire plus car c’est la première fois qu’on expérimente de tels vaccins chez l’homme », raconte Cécil Czerkinsky. La science des ARN messagers, toutefois a déjà plus de 15 ans. Mais elle était focalisée sur la recherche contre les cancers ou les maladies génétiques et cela à un stade expérimental. 

 

Les premiers vaccins pourraient-ils enrayer l’épidémie de covid-19 ?

 

Ces éléments précisés, comment saurons-nous si le vaccin a fonctionné sur nous ? Le protocole standard consiste à rechercher dans le liquide sanguin (le sérum) des anticorps sécrétés par les cellules immunitaires qui seront sensées avoir été activées pour neutraliser le virus. Il s’agit des Immunoglobulines « IgG » et « IgM ». Il ne s’agit cependant pas d’une mesure d’efficacité directe. « La quantité d’anticorps neutralisants, c'est-à-dire capables d’empêcher l’infection de cellules en conditions de laboratoire, mesurée un mois après la dernière injection de vaccin est considérée comme un corrélât de la protection. Mais en l’état de nos connaissances, nous ne savons pas expliquer dans quelle mesure cette quantité d’anticorps pourrait refléter l’immunité de la muqueuse respiratoire », indique Cécil Czerkinsky. Or le Sars-CoV2, comme tous les coronavirus, est justement un virus qui infecte l’organisme en passant par les muqueuses (respiratoires, buccales, intestinales et oculaires). Pour s’assurer qu’un vaccin induit un mécanisme de défense efficace contre l’entrée du virus (donc contre l’infection et sa transmission), il faudrait ainsi pouvoir mesurer après injection la réponse immunitaire à ces endroits stratégiques, par exemple dans les sécrétions salivaires, nasales ou dans les larmes. 

« C'est précisément ce que nous essayons d'évaluer à l'IPMC avec les Professeurs Philippe Blancou et Nicolas Glaichenhaus. Une partie importante de nos efforts est dirigée vers le développement de tests permettant de mesurer chez l'homme la réponse immunitaire muqueuse lors de l'infection Covid. Cet effort, initié dès Avril, est déployé au CHU de Nice avec nos collaborateurs le Docteur Sylvie Leroy et les Professeurs Marquette et Hofman et ces tests pourraient s'avérer particulièrement utiles pour le suivi des réponses muqueuses après vaccination », révèle le vaccinologue. Si la divulgation des résultats des études des premiers vaccins semble indiquer une protection remarquable contre le développement de symptômes sévères de covid-19, il est donc fort probable que les premières campagnes ne permettent pas en elles-mêmes d’empêcher de contracter l’infection. « Pour en être certains, il aurait fallu concevoir les essais de telle façon qu’on puisse suivre les cas contacts des sujets vaccinés et non vaccinés (ceux ayant reçu un placebo) et comparer l’incidence de l’infection dans ces deux groupes », explique Cécil Czerkinsky. « Mais il est de toutes façons bien connu que linjection dun vaccin induit peu et parfois pas du tout danticorps dans les muqueuses chez un individu immunologiquement « naïf », c'est-à-dire un individu dont la muqueuse na jamais rencontré le microbe que cible le vaccin », explique le scientifique. Or, les données épidémiologiques indiquent que la grande majorité des personnes se trouverait dans cette situation. 

En revanche, et c’est là qu’il y aurait un peu plus d’espoir de parvenir à enrayer l’épidémie, les individus déjà exposées au Sars-CoV2 et ceux présentant une mémoire immunitaire pour d’autres coronavirus, y compris bénins et saisonniers, pourraient réactiver une immunité muqueuse efficace au contact d'un vaccin injecté. « Il semblerait en effet que la mémoire immunitaire générée par les coronavirus saisonniers ait en partie intégré des motifs communs à plusieurs types de coronavirus dont le SARS-CoV-2 responsable de la Covid 19 », confirme Cécil Czerkinsky. « Malheureusement, il est impossible de le confirmer à ce stade », nuance -t-il. En attendant d’en apprendre donc davantage sur les mécanismes en jeu et d’avoir le recul nécessaire pour savoir s’il sera pertinent de proposer la vaccination à l’ensemble de la population, d’autres modalités thérapeutiques resteront accessibles. « Les progrès dans la compréhension de la maladie ont été assez spectaculaires et il existe plusieurs traitements tels que la déxaméthasone, les anti-thrombotiques et les anticorps monoclonaux anti-viraux (comme ceux développés par les firmes Eli Lilly et Regeneron) et anti-inflammatoires, qui permettent de traiter ou de prévenir les complications de l’infection et la progression de la maladie vers les formes les plus sévères et donc de réduire la mortalité et d’alléger la tension des services de réanimation », rappelle Cécil Czerkinsky.