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Quand les pratiques artistiques viennent vectoriser la relation thérapeutique

Des enfants autistes, des patients psychotiques, des « marginaux », laissent parfois surgir « de la matière » au détour d’une improvisation artistique. Une part d’eux-mêmes, de ce qui les travaille, émerge sans prévenir. Ces personnes, avec lesquelles il est impossible de nouer d’emblée une relation thérapeutique sur le mode du dialogue, ouvrent alors la possibilité d’une rencontre. Au sein d’Université Côte d’Azur, une équipe de chercheurs psychologues expérimente ainsi un travail autour des médiations thérapeutiques par l’art. Ils s’appuient sur des ateliers de peinture, de musique, de théâtre, pour engager une relation thérapeutique. Car si l’art ne soigne pas, il peut initier un cheminement vers une solution singulière, parfois instaurer un pacte entre l’individu et la société. Mais pour oeuvrer, les MTA doivent se garder de devenir des protocoles. La recherche se mène en ce sens, en essayant de comprendre ce qui est fondamentalement en jeu dans les ateliers et de donner un cadre, des conditions, pour favoriser une ouverture chez le patient.


Publication : 21/07/2020
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Placer une personne n’ayant pas accès au dialogue face à un psychologue peut sembler aussi déconcertant que de conduire un individu amputé de ses membres sur un terrain de sport. Mis face à face, professionnel et praticien se trouvent bien démunis l’un envers l’autre. D’autant qu’une personne psychotique ou autiste n’est pas amputée de sa pensée. Celle-ci, soumise à des contraintes différentes de ce que nous connaissons, s’élabore à la marge de notre monde, sans que nous puissions lui substituer une prothèse. Ainsi, alors qu’il était à peine diplômé, le Professeur Jean-Michel Vives a dû puiser dans ses ressources personnelles pour entrer en relation avec de jeunes enfants autistes. Préparé à travailler autour du langage, le praticien de 23 ans, psychologue et psychanalyste, avait par ailleurs une formation musicale. Or, il observe, comme d’autres, une appétence réelle de ses patients pour la musique. Ceux-ci se positionnent spontanément face à la sortie d’une baffle, la musique semble générer chez eux des effets d’apaisement. Plus encore, associé à ce medium, Jean-Michel Vives est parfois attendu et reconnu de ses patients. À certaines occasions, des mots émergent, le rapport au monde change. Une forme de relation se crée. « À partir de là, j’ai commencé à expérimenter, à « bricoler » pour savoir si tout cela pouvait se transformer en outil thérapeutique », explique le chercheur.   « Partant de la constatation que « ça fait du bien » il fallait expliquer comment la musique, produite ou écoutée, peut, prise dans une relation spécifique thérapeutique (transférentielle) , devenir un outil qui permette de vectoriser la relation thérapeutique », précise-t-il. 30 ans plus tard, il publie un livre sur autisme et médiation, co-écrit avec une ancienne étudiante de thèse, Isabelle Orrado. Pendant tout ce temps, Jean-Michel Vives n’a cessé d’essayer de comprendre ce qui était en jeu et de donner un cadre à ses expérimentations pour tenter de reproduire « ce qui fonctionne ». « On commence à apporter des réponses « un peu » systématisées. Le moins qu’on puisse dire c’est que c’est un travail qui prend du temps », convient-il en riant. 

En chemin, il s’aperçoit par ailleurs que la musique n’est pas la seule médiation valable. « On part de l’intérêt de l’enfant pour une pratique ou un objet particulier », explique le psychologue. « Je me souviens d’un enfant chez qui je voyais des moments de jubilation lors d’ateliers de peinture. Comme j’étais encore très névro-centré j’essayais de comprendre pourquoi. J’ai mis des mois pour réaliser qu’en fait il faisait des pots de peinture vides. Le moment  jubilatoire n’était pas celui de peindre mais celui où le pot était terminé ou peut-être où le trop plein du monde était évacué ». La pratique artistique agit ainsi indirectement. Elle permet de créer l’espace de rencontre possible entre le patient et le psychologue, qui pourra faire quelque chose avec la patient de ce qui s’exprime enfin.

Mais les médiations thérapeutiques par l’art ne sont pas un terrain réservé aux patients pour lesquels il est impossible de parler « normalement ». Il y a 25 ans, Jean-Michel Vives a ainsi participé à une expérimentation menée à Montpellier autour d’un atelier théâtre proposé à de jeunes délinquants. Au terme de ce dispositif de 2 ans, la plupart avait choisi la voie de la réinsertion. En écho à cette expérience, Isabelle Orrado postule, dans un article publié en 2019 (1), « qu’une pratique artistique peut permettre à l’homme de cerner ce point de « réel de discorde » qu’il possède en lui, un trou dans le savoir, à partir duquel il pourrait dans un second temps en faire un point d’accord avec la société ». La psychologue indique également que « la non attente d’un résultat est un enjeu essentiel, tout comme savoir accueillir « simplement » une période où l’on ne serait « pas inspiré » ». Car « accompagner sans donner de réponses semble être la condition pour qu’une expression singulière advienne ». 

Frédéric Vinot insiste également sur la nécessité d’improviser quand on fait le choix des médiations thérapeutiques par l’art. « C'est là que quelque chose d’intéressant peut se passer. L'improvisation doit se produire du côté du patient et du clinicien, en gardant toujours une ouverture sur un point qu’il ne connaît pas et qui est ce qui est à l’oeuvre chez le patient. », souligne celui qui co-dirige à Nice avec Jean-Michel Vives le master « psychologie clinique et médiations thérapeutiques par l’art ». Il découvre ce que peut être la recherche en quatrième année de psychologie. Lors d’un stage à la Fondation Lenval, il enregistre les productions nées d’un atelier de percussions proposé à des enfants autistes et psychotiques. À la réécoute, il s’aperçoit qu’il parvient à reconnaître les propositions sonores des patients au sein de cette cacophonie invisible. Il comprend alors ce qu’il doit creuser  : « la façon dont l’autre peut me reconnaître là où moi-même je ne me reconnais pas », explique-t-il. Il continuera à travailler en ce sens avec des personnes en insertion sociale. « C’est une approche qui intéresse énormément les responsables de structures », révèle Frédéric Vinot.

Pour autant, l’ensemble de l’équipe niçoise s’accorde à dire que les médiations thérapeutiques par l’art doivent demeurer une possibilité, ne devenir ni systématiques ni limitantes. « Sans cela on va voir se mettre en place une fixation de l’atelier, qui s’enfermera dans une répétition et n’évoluera plus », prévient Frédéric Vinot. Et de conclure : « le dispositif doit vivre avec la relation avec le patient. Là où on reste d’ailleurs dans une approche psychanalytique c’est que ce qui nous importe c’est la dynamique dans laquelle le patient essaie de creuser des questions qui sont les siennes. Car ce qui compte ce sont ses questions plus que nos techniques »

 

 (1) article paru dans le numéro 100 de la revue cliniques méditerranéennes

crédit photo : Lara Montagnac

 

Pour aller plus loin : 

 

Vives J.-M. « La voix sur le divan », Flammarion/Aubier, 2012

Vinot F. et Vives J.-M. (dir) « Les médiations thérapeutiques par l’art. Le Réel en jeu » , Eres, 2014

Masson C. et Vinot F. (dir) « Aux sources de la création, le rythme. Ecritures, Jazz », In Press, 2016

Raufast L., Vinot F. et Vives J.-M. « La médiation par le théâtre. Freud et Dionysos sur la scène thérapeutique », Arkhê, 2019

Orrado I. et Vives J.M., « Autisme et médiation. Bricoler une solution pour chacun », Arkhê, 2020